anachore

Internet libre, critique médias, critique sociale

Introduction

Le 27 septembre dernier, j’annonçais en grandes pompes que je « quittais » Twitch. Comme on quitterait un amour de 20 ans. C’est quand même drôle. Je me rends compte que c’est très propre au web « plateformé ». C’est moins évident d’annoncer qu’on « quitte » un blog. On l’arrête, c’est tout. Il y a tout au mieux une histoire personnelle derrière, une page qu’on tourne. Puis on passe à autre chose. Mais « quitter » une plateforme comme Twitch, ça prend d’autres proportions. Ca n’a pas la même gueule. On ne cesse pas juste de « créer du contenu » (on en reparlera) sur un site internet, on sort d’un écosystème. Quand j’ai annoncé mon « départ » de Twitch, l’article a été pas mal commenté, notamment... sur Twitch. Je me suis amusée de voir plusieurs streams où mon article était lu, commenté, amendé, critiqué. Et je me suis plu de ce qu’il a pu créer comme discussions enrichissantes de la part de camarades au coeur de l’écosystème. Je pense clairement ne pas avoir réinventé l’eau chaude, mais ça a permis, je pense, de poser ouvertement quelques questions : à partir de quand « créer du contenu » sur internet devient une fin en soi ? Est-ce que l’outil Twitch est neutre ? Est-ce qu’on sert à l’outil ou est-ce lui qui nous sert ?

De mon postulat de départ (Twitch est toxique par essence, on ne peut pas détacher le propos du médium où on le prononce...) je me suis rendue compte, au fil des discussions, que j’étais restée bien trop en surface. C’est normal, ce n’était pas le but de l’article et j’en avais moi-même conscience. Mais j’avais l’impression d’avoir ouvert une réflexion sur la structure elle-même de l’activité-streaming. Un monde que j’avais décidé de quitter temporairement, tout du moins m’extraire de l’écosystème de sa plateforme référence.

Puis... je m’y suis reconnectée. Et j’ai « repris ». Je suis « revenue » sur Twitch. On pourrait dire ça, ce serait facile. On pourrait croire que je suis revenue en arrière sur ma décision mais ce n’est pas le cas. Au contraire, j’ai pris conscience qu’entre partir ou rester, on pouvait aussi éclater la bulle. Et que la question n’était finalement pas « est-ce qu’on doit rester sur Twitch ? » (la question se pose de la même manière pour Youtube, Twitter/X, Facebook...). La vraie question, c’est plutôt « pourquoi on fait ce qu’on fait ? ». Et surtout : « quels sont les moyens qu’on se donne » pour les buts qu’on se fixe ? J’ai donc rallumé mon logiciel de streaming qui commençait presque à prendre la poussière (le temps passe vite sur internet) et j’ai relancé la machine. Doucement. Mais je n’en suis pas restée là. J’ai voulu voir plus large. J’ai tiré le fil qui bloquait les rouages, et j’ai pu commencer à y voir plus clair derrière l’écran de fumée de Twitch. Dans cet article, j’aimerai vous faire part de mes réflexions de ces derniers mois sur le sujet. On va parler du streaming, mais surtout d’internet, et de futurs désirables.

De quoi Twitch est-il le nom ?

Avant toutes choses, il va falloir définir un petit peu ce qu’on entend par « streaming » et par « streamer sur Twitch ». Selon le dictionnaire Robert, le streaming s’entend comme une « technique de diffusion et de lecture en ligne et en continu de données multimédias, qui évite le téléchargement des données et permet la diffusion en direct (ou en léger différé) ». C’est extrêmement large. Ca vaut aussi bien pour l’écoute de la musique en ligne sur une application type Spotify, ou une webradio (pour celles et ceux qui ont connu ça) grâce à des outils comme Shoutcast ou Icecast. Et ça vaut pour de la vidéo via des webTV comme il peut en exister depuis 20 ans avec l’apparition d’outils comme RealPlayer qui ont permis techniquement la diffusion de flux vidéos en direct via Internet. Mais quelle est la particularité de Twitch (ou de plateformes similaires) ?

Avoir institué un outil en activité. Twitch n’est pas une simple voie de passage pour du flux vidéo, c’est un écosystème, avec tout l’aspect financier et réglementaire qui organise, coordonne, et d’une certaine manière, contrôle la diffusion. Et une fois qu’on a compris ça, on peut commencer à analyser l’objet « Twitch » dans toute sa singularité et sa complexité.

C’est toute la différence, par ailleurs, entre un internet faits d’outils et un internet de plateformes centralisées. Ces plateformes sont des dépossessions de l’outil au service d’une activité dont les règles sont dessinées par ceux qui organisent la production (dans le cas de Twitch : l’entreprise Amazon). Mais on y reviendra.

Ce qui m’a le plus marqué dans les échanges que j’ai pu avoir autour de mon premier article, c’est la manière dont Twitch est perçue : une plateforme, certes opaque, mais qui mérite qu’on y reste streamer pour l’audience qu’elle peut apporter, les gains financiers, et la modération moins « discriminante » que d’autres. Le choix s’impose de lui-même (la contradiction est volontaire). On ne streame pas sur Twitch parce qu’on cherchait un endroit où streamer de la vidéo. C’est l’existence même de Twitch qui va nous pousser à streamer. Mais aussi à consommer du contenu streamé par d’autres que nous. Et tout l’intérêt et la popularité de Twitch réside là-dedans : plus besoin d’aller à la recherche de 20 sites et blogs différents pour trouver un contenu qui nous intéresse. La plateformisation rend l’accès au contenu streamé beaucoup plus accessible. Et pour les streamers, ça donne l’impression de tous et toutes agir au sein de la même maison, ce qui peut notamment participer à créer des formes de solidarité (le raid sur Twitch en est une, on amène toutes celles et ceux qui nous regardent vers une autre chaine qui, souvent, est moins connue que la nôtre ou alors simplement parce que la personne derrière la chaine produit quelque chose qui nous intéresse particulièrement). Mais ce ne sont que des impressions. En réalité, ici, agir au sein d’un même écosystème nous dépossède de l’outil qu’on utilise et la valeur de ce qu’on y produit devient accessoire, c’est le rapport lui-même qu’on entretient à la plateforme qui devient réellement opérant. Ca peut paraître pas très important, mais je pense qu’il faut voir les choses pour ce qu’elles sont, car ça interroge tout notre rapport à l’utilisation qu’on peut faire d’Internet, et même, à notre rapport au monde social.

L’internet des plateformes nous a habitué à la création « de contenus ». C’est d’ailleurs comme ça qu’on qualifie les gens qui produisent des vidéos, du texte, des images, du son, sur les réseaux sociaux : des « créateurs de contenus ». D’une fonction organisée autour de la production artistique, scientifique, politique... elle-même, nous sommes passés à une fonction organisée autour de ce qui en encadre sa diffusion. Nouveau stade de la dépossession. Que tu fasses de la vulgarisation biologique, du commentaire politique, ou des vlogs cuisine, tu finis par faire la même chose : créer du contenu. Qu’on va chercher non pas tant pour ce qu’il est en soi que pour le simple fait qu’il est contenu à la place où on l’attend. Bien sûr, ça ne nous empêche pas de trouver ou de produire du contenu intéressant, qui sert à la réflexion collective. Et le fait de pouvoir échanger en direct avec d’autres que nous par écran interposé via le tchat peut-être, que l’on soit streamer ou viewer, quelque chose d’assez chouette et enrichissant. C’est au fondement même de ce qu’Internet peut offrir comme possibilité, par ailleus. Mais le problème, c’est qu’en englobant

1) les outils qui nous permettent de streamer 2) ce qui est streamé (l’activité) 3) l’écosystème qui encadre l’activité

on reste piégé-es dans un ensemble qui nous dépossède de notre propre agentivité. Et cette dépossession, elle profite : non pas à nous, mais aux industries capitalistes qui modèlent nos activités au service d’un ensemble où plus rien ne nous appartient vraiment.

Et ce que je dis n’a rien de nouveau, ça s’inscrit dans l’histoire d’une pensée technocritique qu’André Gorz résume assez bien dans Lettre à D. (2006) : « ... comme un écho de la pensée de Jacques Ellul et de Günther Anders : l’expansion des industries transforme la société en une gigantesque machine qui, au lieu de libérer les humains, restreint leur espace d’autonomie et détermine quelles fins ils doivent poursuivre et comment. Nous devenons les serviteurs de cette mégamachine ». Pensée technocritique que je trouve incomplète et souvent politiquement vaseuse, mais ça fera sûrement l’objet d’un autre article.

Reprendre la main sur la machine

Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait ? On quitte toutes les plateformes et on va tous ensemble vivre d’amour et d’eau fraiche en passant nos journées à écrire des essais interminables sur nos terminaux Linux (j’utilise Arch, btw) qu’on publiera sur des infokiosques décentralisés hébergés dans des hackerspaces bizarres ? On pourrait faire ça, mais au final on ferait juste ce que n’importe qui ferait en décidant d’aller vivre en quasi-autonomie au fin fond d’un village : on choisirait l’isolement. Et c’est un choix qui s’entend. Aller vivre en anachorète (je le dis pour que vous puissiez comprendre le nom de domaine de ce blog, c’est cadeau). Au même titre qu’il n’y a aucun intérêt à culpabiliser et à juger négativement toutes celles et ceux qui essaient de trouver la meilleure place au sein d’un écosystème comme celui de Twitch. Parce qu’on vit dans une société avec nos propres contradictions. Et au vu de l'évolution actuelle des pratiques, il nous paraîtra toujours plus évident, plus “allant-de-soi” d'aller streamer sur Twitch que sur une plateforme auto-hébergée, beaucoup plus confidentielle et à l'écosystème beaucoup plus éparpillé et silencieux. Choisir d'aller à l'encontre de ses évolutions est possible, voir nécessaire, mais ne va pas de soi face au poids écrasant des plateformes et leur capacité hallucinante à capter l'attention d'un public qu'on aimerait pouvoir capter ailleurs. Dans l'immédiat, il est sûr qu'aller streamer sur Twitch est plus “simple”, c'est-à-dire plus immédiatement favorisé et valorisé. On perd à seulement commenter ce qui se fait maintenant, mais on gagne à le comprendre pour tenter de répondre à une question primordiale : est-ce qu’on continue comme ça, ou est-ce qu’on s’autorise à penser de nouvelles perspectives ?

C’est un jeu ambigu, fait de réflexions, d’essais, d’allers-retours. Et je le dis d’autant plus que je streame moi-même de la vidéo sur Internet : il faut savoir d’où on part pour savoir où on veut aller. Ca me semble primordial, surtout dès lors qu’on se revendique politiquement et historiqement de la gauche. Ca vaut pour ce qu’on qualifie de « stream politique » : toute production au service d’une pensée critique qui tend au changement social est tout simplement dérisoire si elle est faite au sein d’un écosystème dont on refuse de considérer les limites et les contradictions. Si on veut être efficaces, il ne s’agit pas selon moi de s’en tenir à quitter Twitch comme j’ai pu le faire. Il faut se poser la question de ce qu’on veut y faire, de ce qui nous semble juste, quel objectif on vise, et quel moyen on se donne. Faire ça, c’est déjà commencer à être un peu moins des « serviteurs de la mégamachine » et peut-être réellement se mettre au service du changement social. Car il n’y a pas de streamers, il y a des joueuses de jeux vidéo, des journalistes, des DJ, des militant-es... qui mettent le streaming au service de leur activité et de leurs objectifs. Et non l’inverse.

Ensuite, une autre question se pose : une fois qu’on a admis ça, est-ce que Twitch devient l'endroit le plus adéquat pour notre activité ? Est-ce qu’on ne devrait pas/pourrait pas en changer ? Et comment ? Mais ça, je le développerai une prochaine fois.

En attendant, si vous me revoyez sur twitch.tv/journalouise, ce n’est pas tant que j’ai « repris » Twitch après avoir arrêté comme on reprendrait la clope. Je me suis rendue compte que le streaming pouvait m’être utile dans mon travail et dans la pensée que j’avais envie d’élaborer et de transmettre, donc j’ai décidé de remettre le streaming, notamment via Twitch, au service de cette volonté et de cette activité. Je ne renie évidemment aucune des critiques que j’ai pu faire à la plateforme dans mon premier article, et que je réitère ici, mais la manière dont je peux penser le streaming aujourd’hui m’amène évidemment à considérer différemment la manière dont je peux agir via le streaming. Et d’un point de vue technique, pour ne pas dépendre totalement de Twitch, j’ai décidé de streamer sur Youtube mais aussi (et peut-être surtout) sur une webTV personnelle que j’héberge sur un petit serveur que j'ai moi-même loué. Pour tenter un peu, à ma manière, de reprendre la main sur l’outil. Mais évidemment, tout reste à construire. Et c’est ça qui est passionnant.

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« Rain art Black and White » par Antonella B, CC BY 2.0

Petite streameuse politique sur la plateforme américaine depuis mi-2024, j'ai décidé ce jeudi 25 septembre d'y cesser toute diffusion pour une durée indéterminée. Ce n'est certes pas l'information du siècle. La condamnation de l'ancien président Nicolas Sarkozy le même jour à 5 ans de prison ferme avec mandat de dépôt différé pour association de malfaiteurs méritait davantage notre attention collective.

Mais voilà, il se trouve qu'après 1 an et demi à streamer sur la plateforme, j'ai décidé de dire “stop”, pour un certain nombre de raisons. Et si j'en parle ici aujourd'hui, c'est parce que les raisons qui m'ont poussé à quitter la plateforme posent des questions politiques plus larges qui méritent, à mon sens, d'être mises sur la table.

Mes débuts sur la plateforme

Initialement, je suis une femme de radio. Depuis petite, j'ai été passionnée par ce medium, ce qu'il pouvait transmettre. Ce sont des voix, des musiques, des sons particuliers, des programmes, des ondes, qui ont façonné mon imaginaire, qui ont accompagné de nombreuses insomnies. Dès que j'ai pu, dès l'âge de 11 ou 12 ans, j'ai pris un micro et j'ai commencé à allier mon envie de faire de la radio avec ce que je savais déjà un peu faire, c'est-à-dire bidouiller du réseau derrière un ordinateur. J'ai commencé à créer quelques canaux webradios via ShoutCast pour tester des choses, puis j'ai rejoint des petits projets webradios qui ont pu exister à l'époque. J'y ai découvert le plaisir de pouvoir prendre la parole sans être vue, solitaire que j'étais, diffuser la musique que j'aimais, et recevoir les retours d'inconnu⸱es qui partagaient des passions similaires.

En grandissant, voilà que me prend l'envie de devenir journaliste. Je délaisse la radio un temps pour me consacrer à d'autres mediums : la photo, la vidéo... et le streaming. Après quelques tests peu concluants vers 2021/2022, je décide de me consacrer un peu plus en profondeur à la plateforme Twitch sur laquelle je traînais déjà depuis un moment, en tant que consommatrice de contenus politiques. Je me souviens, plus petite, avoir déjà pu regarder quelques streams francophones sur l'ancêtre de la plateforme, Justin.tv. Au moment où je me lance vraiment dans le streaming, nous sommes vers mars 2024 (ma mémoire des dates me fait défaut). J'installe un logiciel de streaming, OBS Studio, je récupère un vieux micro que j'utilisais pour faire des émissions de webradio, j'allume la caméra de mon PC portable, et je lance quelques revues de presse. Classique. Ma petite visibilité que j'avais pu avoir sur les réseaux sociaux et auprès de créateur⸱ices de contenus me ramène assez rapidement quelques viewers. Je comprends rapidement que pour me faire connaître, il faut streamer régulièrement pour se faire bien voir de l'algorithme.

Je n'ai pas forcément l'habitude de me montrer en direct face caméra, dans une telle disposition. Mais malgré tout, j'y découvre un système que je trouve plutôt facile d'accès et qui me permet d'interagir avec un certain nombre de personnes. Ce que j'appréciais avec la webradio. L'image en plus.

Et petit à petit, à force d'heures passées à brancher OBS, je découvre les dessous du streaming. J'apprends ce que veut dire “parasocial” et j'en comprends les contours, la nécessité de devoir accueillir une communauté qui se forme autour de ton contenu et que tu n'avais pas forcément vue venir, avec quoi ce n'est pas toujours facile de faire avec, surtout pour quelqu'un comme moi qui n'est pas particulièrement à l'aise socialement. Pas particulièrement diplomate, non plus. Je découvre aussi l'importance des dramas, je découvre toutes ces affaires internes aux communautés de streamers français⸱es et qui ne m'ont jamais semblées pertinentes. Des affaires de cour d'école, des “on dit que”, des messes basses, des petits complots. Je découvre ce système qui s'auto-entretient et qui fonctionne bien : c'est une partie de ce qui fait le lien entre les streamers et les viewers. Combien de fois m'a-t-on demandé ce que je pensais de tel ou tel streamer, de tel ou tel tweet ? Combien de fois m'a-t-on demandé de me positionner sur telle ou telle prise de position d'un autre streamer ?

Je me rends rapidement compte que je suis prise au piège. Car pour survivre sur cette plateforme, pour essayer d'y créer du contenu qui peut amener les gens à aller voir ailleurs – ce qui a toujours été mon but –, me voilà un peu obligée à ne plus considérer Twitch comme un outil mais comme une fin en soi. Je redécouvre finalement les méfaits de la centralisation massive sur Internet : des plateformes qui ne deviennent plus des outils mais un monde en soi, où tu n'es pas maitre⸱sse du jeu. Où tu ne contrôles rien. Où, d'une certaine manière, tu t'auto-exploites. Et c'est encore plus vrai quand l'aspect financier vient s'y meler, quand tu commences à gagner de l'argent via le système d'abonnement propre à Twitch. Une auto-exploitation qui mène à des comportements malsains, qui mène à devoir forcer la main de ceux et celles qui te regardent pour espérer en survivre financièrement, alors que de nombreux⸱ses viewers ne sont finalement pas vraiment plus riches que toi et que Twitch te prend près de 75% des dons qui te sont fait pour alimenter la machine Amazon, une des entreprises les plus riches du monde. Etats-unienne, qui plus est. Pour survivre financièrement sur Twitch, il faut multiplier les appels à dons, animer des trains de la hype (la gamification de la multiplication des dons sur un temps donné), faire du partenariat commercial. Bref, se vendre. Et je n'ai jamais été bonne à ça.

Et puis, il y a eu les vraies “affaires”. Pas des petits dramas de salons, mais de vraies affaires aux graves enjeux dans le monde du streaming français : je pense notamment aux révélations d'accusations de violences sexuelles faites contre le streamer Dany Caligula et aux réactions enflammées que ça a entrainé pendant des mois. Je pense également à la mort du streamer Jean Pormanove en plein direct, torturé en live sur la plateforme Kick pendant des mois par ses “collègues” streamers.

Ces affaires-là, elles faisaient partie de mon milieu, de celui que lequel j'ai évolué pendant un an et demi. Dans le milieu du streaming français. Et donc, d'une certaine manière, je me suis sentie un peu concernée. J'étais entourée par ça, finalement. Ce n'est pas ce à quoi je m'attendais en débutant dans le streaming. Naïvement, sans doute. Mais j'étais venue en journaliste, certes de gauche, un peu en solitaire, avec des idées plein la tête pour informer les gens, leur donner envie de se mobiliser... Pour faire mon métier, en fait. Mais en voulant simplement faire ce métier, j'y ai découvert un environnement particulièrement toxique et ultra-concurrentiel dans lequel, et je m'en rends compte aujourd'hui, il m'est impossible de m'y retrouver. Alors, après un an et demi à essayer de trouver ma place sur cette plateforme, j'arrête. Je laisse en pause ce compte où j'avais réussi à ramener plus de 4000 followers en un an et demi, ce qui est déjà pas mal. Je repars cependant avec des bons souvenirs, en particulier d'interviews, toujours disponibles en rediff' sur le site d'Espaces, mon média : celle de Rami Abou Jamous, journaliste palestinien pris au piège du génocide à Gaza, celle de Gabrielle Cathala, députée insoumise sur le départ pour une flotille en direction de l'enclave palestinienne, celle du journaliste Mourad Guichard, du syndicaliste Christian Porta, et tant d'autres...

Mais il est temps pour moi de sortir la tête de l'eau, et de faire autre chose. Revenir à mes premiers amours, faire du journalisme autrement. Et en tirer des leçons politiques.

Le medium, c'est le message.

Bon, ok. C'est pas très original de citer la phrase la plus connue du théoricien des médias Marshall MacLuhan, mais j'ai rien trouvé d'autre pour introduire ce qui va me servir de conclusion à cet article.

Car derrière les critiques que nous pouvons/devons faire à Twitch, il y a des problèmes plus profonds : finalement, on pourrait me dire qu'en faisant un copier/coller de mon article, et en changeant “Twitch” par “YouTube”, “Instagram”, “TikTok”... la critique se vaudrait tout autant. Que les problèmes qu'on retrouve sur Twitch, on les retrouve ailleurs. Et que s'apelerio le capitalisme. Oui, on pourrait me dire ça, et ça serait pas faux. Et tout ça me fait poser une autre question : je quitte Twitch, d'accord, mais pour aller où ? Vais-je quitter Amazon pour rejoindre Google (YouTube) ? Des questions similaires s'étaient posées au moment du rachat par Elon Musk de Twitter (désormais X) puis de sa participation éphémère au gouvernement Trump. Partir, ou rester ? Alors, oui, le problème, ce ne sont pas les plateformes en soi. Mais je ne peux pas m'empêcher de constater qu'il y a des dynamiques particulières avec Twitch qui ne sont pas les mêmes ailleurs, du fait que le nudge de Twitch nous pousse à streamer toujours plus, à subir des dynamiques parasociales qui peuvent devenir franchement malsaines (Mathieu Burgalassi en avait très bien parlé il y a plusieurs mois) et à, parfois, mettre en danger sa propre santé. Et que le message qu'on veut porter quand on se lance dans le streaming est forcément limitée par la structure même de la plateforme : par les comportements (conscients ou inconscients) qu'elle encourage, par son fonctionnement en vase clos (tout y est fait pour t'enlever l'envie d'en sortir), par sa politique de modération (où plane l'angoisse de banissements décidés de façon arbitraire par les bots Twitch ou du fait de signalements massifs parfois basés sur du vent). La parole n'est libre que quand on a le contrôle de l'outil. Et le fait que Twitch nous impose son environnement restreint forcément la parole et sa portée.

Après, une fois qu'on a dit ça, qu'est-ce qu'on fait ? Il n'y a pas de solutions parfaites. Rester pour “toucher tout le monde” ne suffira pas, claquer la porte pour s'en isoler non plus. Il faut choisir, évaluer, doser, essayer. Force à celles et ceux qui restent malgré les tempêtes. Pour ma part, je décide de repartir voir ailleurs, de reprendre mes affaires et d'aller tenter d'autres trucs. Quand bien même ça se retrouvera sûrement sur d'autres grosses plateformes, ça se retrouvera aussi ailleurs. Ca sera plus libre. Et pour suivre tout ça, rendez-vous évidemment sur le site d'Espaces. Ce média que j'ai justement voulu créer pour essayer de m'émanciper le plus possible des dynamiques capitalistes des géants du web. Pour participer à la renaissance d'un internet plus ouvert. Mais ça, on en reparlera !